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Sommario
Brettanomyces bruxellensis reste l’une des menaces microbiologiques les plus insidieuses pour la qualité des vins rouges d’élevage. Sa capacité à survivre dans des environnements œnologiquement hostiles, la variabilité dépendante de la souche dans les mécanismes de résistance et de pathogénicité, ainsi que la possibilité d’entrer dans un état viable mais non cultivable (VBNC), en font un adversaire difficile à gérer. Le présent article présente la biologie de Brettanomyces, les mécanismes enzymatiques à l’origine de la production de phénols volatils, l’écologie de la levure dans la filière vitivinicole et la variabilité spécifique aux souches comme élément discriminant dans la gestion du risque.
Cet article a été rédigé par Infowine à partir de la présentation donnée par Tiziana Nardi (chercheuse au CREA-VE) lors du webinaire (en italien) “Lo stato dell’arte nella gestione di Brettanomyces” de la série « Winemaking State of the Art » by Infowine.
Pourquoi Brettanomyces reste encore un problème ouvert.
Bien que Brettanomyces bruxellensis fasse l’objet de recherches scientifiques intensives depuis plus de vingt ans, il reste l’un des micro-organismes les plus redoutés en cave. Sa plasticité biologique fait de chaque situation un cas à part : une même pratique œnologique peut produire des résultats complètement différents selon la souche présente, le profil chimique du vin et la phase de production considérée.
La diffusion du problème s’est accrue à l’échelle mondiale au cours des quinze dernières années. En Italie, jusqu’à la fin des années 2000, Brettanomyces n’était pas considéré comme une priorité de gestion dans les caves ; aujourd’hui, la situation a radicalement changé, avec des contaminations documentées également sur des vins jeunes et dans des zones traditionnellement non exposées. Le principal facteur favorisant est le changement climatique : l’augmentation du pH moyen des raisins — conséquence de vendanges plus tardives et de teneurs en sucres élevées — a rendu de nombreux vins structurellement plus favorables au développement de Brettanomyces. À un pH supérieur à 3,5, la levure se multiplie efficacement, tandis que l’anhydride sulfureux perd progressivement sa fraction moléculaire active, réduisant fortement son pouvoir antimicrobien à dose ajoutée équivalente.
Physiologie de Brettanomyces : similitudes et différences avec Saccharomyces
Du point de vue taxonomique, les termes Brettanomyces bruxellensis et son synonyme Dekkera bruxellensis désignent la même espèce : Dekkera correspond à la forme ascosporogène, tandis que Brettanomyces désigne la forme non sporogène. Dans le vin, on isole presque exclusivement la forme non sporogène, car les conditions œnologiques ne permettent pas la sporulation. La littérature scientifique utilise les deux noms de manière interchangeable.
Brettanomyces partage avec Saccharomyces cerevisiae certaines caractéristiques fondamentales : métabolisme anaérobie facultatif, capacité fermentaire, tolérance à l’éthanol — supérieure à celle de nombreuses levures non-Saccharomyces, avec une croissance documentée jusqu’à des titres alcoométriques de 13 à 14 % vol — et résistance aux sulfites. Cela le distingue nettement de la plupart des levures sauvages. Les différences sont toutefois tout aussi significatives : Brettanomyces se développe lentement en présence de fortes concentrations en sucres — le moût en fermentation active n’est pas son habitat optimal —, assimile des sources de carbone alternatives aux sucres simples, notamment l’éthanol et le glycérol, et est parfaitement adapté à survivre en présence d’oxygène, colonisant efficacement les surfaces ligneuses des barriques et les équipements de cave.
Son génome, séquencé en 2011, compte environ 3 000 gènes, dont 2 600 orthologues de ceux de Saccharomyces cerevisiae. Parmi les gènes fonctionnellement caractérisés figurent ceux de la phénylacrylate décarboxylase (PAD) et de la vinylphénol réductase (VPR) — les deux enzymes centrales dans la production des phénols volatils — ainsi qu’un ensemble de gènes de réponse au stress qui diffèrent significativement de leurs homologues chez Saccharomyces, expliquant la plus grande résilience de Brett dans l’environnement du vin.
La voie enzymatique des phénols volatils
La PAD et les vinylphénols
La première étape de la biosynthèse est catalysée par la phénylacrylate décarboxylase (PAD), qui convertit les acides hydroxycinnamiques présents dans le vin — l’acide p-coumarique en 4-vinylphénol, et l’acide férulique en 4-vinylgaïacol. Il est important de souligner que la PAD n’est pas exclusive à Brettanomyces : des souches indigènes de Saccharomyces cerevisiae à caractère POF+ (Phenolic Off-Flavour positive) la possèdent également et peuvent produire des vinylphénols pendant la fermentation. Toutefois, les vinylphénols présentent des seuils de perception sensorielle relativement élevés et ne déterminent pas, en eux-mêmes, une déviation organoleptique significative.
La VPR : le marqueur exclusif de Brettanomyces
La vinylphénol réductase (VPR) convertit les vinylphénols en éthylphénols : le 4-vinylphénol en 4-éthylphénol, et le 4-vinylgaïacol en 4-éthylgaïacol. Ces composés présentent des seuils de perception sensorielle nettement plus faibles — de l’ordre de 140 à 440 μg/L pour le 4-éthylphénol — et sont responsables de l’odeur caractéristique d’écurie, de cuir, d’animal mouillé et de fumé associée au défaut dû à Brett. La VPR est aujourd’hui considérée comme un marqueur fonctionnel exclusif de Brettanomyces : aucune activité comparable n’a été identifiée chez aucun autre micro-organisme œnologiquement pertinent.
L’expression et l’activité de la VPR varient considérablement d’une souche à l’autre, ce qui explique pourquoi toutes les contaminations ne produisent pas le même niveau d’altération sensorielle. Un travail de Lorenza Conterno a démontré qu’environ 1 souche de Brettanomyces sur 6 ne produit pas de phénols volatils en quantités perceptibles, bien qu’elle possède les gènes nécessaires pour le faire : c’est l’expression génique, et non la simple présence du gène, qui constitue le facteur discriminant dans la pathogénicité spécifique à la souche.
Le profil sensoriel complet : au-delà des éthylphénols
Le profil d’altération produit par Brettanomyces est plus complexe que les seuls éthylphénols. En conditions d’accès à l’oxygène, Brett produit de l’acide acétique en quantités significatives, car son métabolisme évolue vers une voie oxydative en présence d’O₂ ; dans des conditions normales de gestion en cave, la production est plus limitée, mais peut contribuer à des augmentations inattendues de l’acidité volatile. Les tétrahydropyridines (THP), responsables du mouse taint, constituent une autre classe de composés associée à Brett, bien que des études récentes — dont une analyse de 2023 — aient montré que ce défaut apparaît plus fréquemment en présence de consortiums microbiens incluant Lactobacillus spp. et des souches sauvages d’Oenococcus oeni. Brett contribue également à la production d’amines biogènes — histamine, tyramine —, avec une importance à la fois organoleptique et toxicologique.
Ce scénario composite impose de ne pas attribuer automatiquement à Brettanomyces tous les off-flavours animaux ou fermentaires détectés dans un vin : une approche analytique intégrée — dénombrement microbien, dosage des éthylphénols, identification des consortiums présents — est nécessaire pour établir un diagnostic correct.
Écologie et dynamique des populations en cave
La question de l’origine primaire de Brettanomyces — vignoble ou cave — a longtemps fait débat. Des recherches récentes ont démontré, par caractérisation génétique, que les souches isolées du raisin et celles résidant en cave ne présentent pas de différences génotypiques systématiques : une même souche peut coloniser indifféremment les deux environnements. La première contamination peut provenir du raisin, mais les années suivantes, les deux sources s’additionnent.
Le moment de plus grand risque dans la filière se situe dans la fenêtre temporelle comprise entre la fin de la fermentation alcoolique et le début de la fermentation malolactique : les sucres sont épuisés ou presque, l’éthanol est présent, Saccharomyces voit sa vitalité diminuer et le pH n’a pas encore été stabilisé par le SO₂. Avec seulement 300 mg/L de sucres résiduels, Brett peut commencer à se multiplier efficacement. Sa capacité à former des biofilms dans le bois — avec une pénétration documentée jusqu’à 6 mm dans la douelle — et à coloniser les raccords, les tuyaux et les équipements en fait un résident persistant en cave.
La variabilité dépendante de la souche : le nœud central
La caractéristique la plus importante d’un point de vue applicatif est l’extraordinaire variabilité intraspécifique de Brettanomyces. Les souches diffèrent pour presque tous les paramètres pertinents sur le plan œnologique. La tolérance au SO₂ moléculaire varie considérablement : des études australiennes ont mis en évidence des souches capables de croître avec 0,8 mg/L de SO₂ moléculaire en milieu aqueux, et d’autres inhibées dès 0,4 mg/L ; la présence d’éthanol modifie encore ce cadre de manière spécifique à la souche. L’équilibre entre l’activité de la PAD et de la VPR est tout aussi variable : certaines souches accumulent principalement des vinylphénols, tandis que d’autres convertissent presque instantanément chaque intermédiaire en éthylphénol, devenant ainsi beaucoup plus dangereuses à charge microbienne équivalente.
Un article particulièrement significatif a analysé la croissance de cinq souches de Brettanomyces dans plus de 50 vins rouges regroupés selon leur profil chimique. Dans les vins « permissifs » — pH élevé, faible SO₂ libre —, toutes les souches se multipliaient de manière similaire. Dans les vins « restrictifs », en revanche, les différences dépendantes de la souche apparaissaient très nettement : une seule souche conservait la même dynamique de croissance agressive, tandis que les quatre autres présentaient des cinétiques radicalement différentes. Le profil chimique du vin interagit avec les caractéristiques génétiques de la souche d’une manière qui ne peut être prédite à partir des seuls paramètres analytiques standards.
Cette variabilité a une conséquence pratique directe : un même protocole de gestion, appliqué à des millésimes différents ou dans des caves différentes avec des vins au profil similaire, peut conduire à des résultats opposés simplement parce que la souche présente est différente. C’est la raison pour laquelle, près de quinze ans après le séquençage du génome de Brett, il n’existe toujours pas de stratégie universelle et définitive.
L’état viable mais non cultivable (VBNC)
Parmi les caractéristiques les plus insidieuses de Brettanomyces figure sa capacité à entrer dans un état défini comme VBNC (Viable But Non-Culturable), démontré pour la première fois chez cette levure par le groupe d’Hervé Alexandre. Dans cet état, les cellules réduisent leur volume, ralentissent leur métabolisme à des niveaux basaux et perdent la capacité de former des colonies sur boîte de Petri : elles ne sont pas détectables par les méthodes microbiologiques conventionnelles, mais restent viables et capables de reprendre leur multiplication dès que la pression de stress cesse. Dans une expérience emblématique, des cellules traitées au SO₂ et non détectables pendant 11 jours consécutifs sont réapparues et ont proliféré après élimination du SO₂ par stripping.
Les implications pratiques sont importantes : un dénombrement sur boîte négatif ne constitue pas une garantie d’absence de Brettanomyces viable. L’état VBNC rend le suivi microbiologique conventionnel potentiellement trompeur et suggère l’adoption de techniques complémentaires — PCR quantitative et cytométrie en flux avec colorants vitaux — capables de détecter les cellules indépendamment de leur état cultural. L’ampleur de la réponse VBNC varie également selon les souches, ajoutant un niveau supplémentaire de complexité à la gestion du risque.
Conclusions
Brettanomyces bruxellensis est un micro-organisme qui a développé, dans son association avec l’environnement vitivinicole, un ensemble efficace d’adaptations : sources de carbone alternatives, biofilms dans le bois, état VBNC, résistance au SO₂ dépendante de la souche. La compréhension de ces mécanismes n’est pas un exercice académique, mais le prérequis indispensable pour construire des stratégies de contrôle rationnelles. Le deuxième article de cette série aborde les outils actuellement disponibles — de la bioprotection préfermentaire au chitosane, de la gestion du SO₂ moléculaire aux perspectives futures de la recherche appliquée — avec l’objectif de fournir à l’œnologue un cadre opérationnel actualisé et scientifiquement fondé.
