T.Arnau Just-Borràs1, Ekaterina Moroz1, Pol Giménez1, Jordi Gombau1, Elisa Ribé2, Angels Collado2, Pedro Cabanillas1, Matteo Marangon2, Francesca Fort1, Joan M. Canals1, Fernando Zamora1;

1Universitat Rovira i Virgili, 2 Universidad de Padova, 3 Consejo Regulador D.O. Tarragona

Cet article est extrait de l’article original publié dans la revue IVES Technical Reviews ; il s’agit d’une traduction d’un article technique rédigé à l’origine en anglais.

La plupart des vins mousseux haut de gamme dans le monde, comme le Champagne, le Cava ou le Franciacorta, sont produits selon la méthode traditionnelle, qui consiste en une seconde fermentation d’un vin de base dans une bouteille scellée par une capsule1 2. À l’inverse, la méthode ancestrale repose sur une seule fermentation. Historiquement délaissée, elle présentait d’importantes contraintes techniques3

Ces dernières années, on constate un intérêt croissant pour les vins mousseux issus de la méthode ancestrale, tels que les pétillants naturels ou « Pét-Nats », aujourd’hui en plein essor commercial en France4. La méthode ancestrale présente deux avantages majeurs : elle permet d’obtenir des vins à faible teneur en SO2, ce composé n’étant plus nécessaire une fois la fermentation commencée ; et elle permet également des vendanges plus tardives, puisqu’aucun ajout de sucre n’est nécessaire pour une seconde fermentation5 6.

Le succès commercial récent des vins mousseux selon la méthode ancestrale a mis en évidence le manque de littérature scientifique consacrée à ce sujet. L’objectif de cette étude était donc d’évaluer l’impact de la méthode ancestrale en produisant des vins mousseux issus des mêmes raisins, selon les deux méthodes : traditionnelle et ancestrale.

Essai comparatif d’élaboration : méthode ancestrale vs méthode traditionnelle dans le vin mousseux.

Les raisins Macabeo ont été récoltés lorsque les paramètres de maturité ont atteint 18,6 oBrix, un pH de 3,32 et une acidité totale de 5,2 g d’acide tartrique/L. Le moût obtenu a été débourbé à froid (8 oC pendant 24 h + 20 mg/L d’enzymes pectolytiques), puis ensemencé avec une souche commerciale de Saccharomyces cerevisiae (Lalvin EC1118™, Lallemand, Inc., Montréal, Canada) conformément aux instructions du fabricant. La masse volumique du moût a été contrôlée régulièrement jusqu’à atteindre 1005 kg/m3 (soit environ 18 g/L de sucres fermentescibles résiduels). Les deux tiers du moût en fermentation ont été soutirés, refroidis à 5 oC et filtrés à l’aide d’un filtre à plaques de 310 mm de diamètre (Cristalinox 310 mm, In Via, Sant Sadurní d’Anoia, Barcelone, Espagne) et de plaques de filtration (FIBRAFIX® AF 70, Filtrox, Santa Perpètua de Mogoda, Barcelone, Espagne) afin de réduire la population de levures à 6,0 × 106 cellules/mL (condition expérimentale de faible population). Ce moût en fermentation filtré a été divisé en deux lots, l’un sans aucun ajout et l’autre complété par du moût en fermentation non filtré jusqu’à obtenir une population de levures de 12,0 × 106 cellules/mL. Lors de la mise en bouteille, 20 mg/L d’adjuvant 92 (Station Œnotechnique de Champagne, Épernay, France) ont été ajoutés afin de faciliter le processus de remuage.

Le reste du moût en fermentation a été conservé dans la cuve jusqu’à la fin de la fermentation alcoolique, puis soutiré, sulfité (40 mg/L de K2S2O5) et stabilisé à 4 °C pendant un mois. Le vin de base obtenu a été enrichi avec 22 g/L de saccharose ainsi qu’une population préadaptée de 2,0 × 106 cellules/mL de la même souche commerciale de S.cerevisiae utilisée pour la première fermentation, afin de déclencher la seconde fermentation propre à la méthode traditionnelle7. De plus, 20 mg/L d’adjuvant 92 (Station Œnotechnique de Champagne, Épernay, France) ont été ajoutés pour faciliter le processus de remuage.

Six et douze mois plus tard, les bouteilles ont été dégorgées et leur contenu utilisé pour l’analyse. Les principaux paramètres œnologiques ont été analysés selon les recommandations de l’OIV8. Les propriétés moussantes ont été étudiées à l’aide du dispositif MOSALUX9, qui injecte un flux contrôlé de dioxyde de carbone dans un échantillon de vin préalablement décarboné, dans des conditions normalisées. L’injection de gaz provoque la formation de mousse dans l’échantillon, permettant de mesurer deux paramètres clés : HM – hauteur maximale de mousse (la capacité du vin à générer de la mousse lorsqu’il est servi) – et HS – hauteur stable de mousse (formation naturelle de mousse après versement). L‘analyse sensorielle a été effectuée par un panel de 15 dégustateurs entraînés, à l’aide de verres normalisés ISO (ISO 3591: 1997)10.

Impact de la méthode sur la pression, le sucre résiduel et les caractéristiques du vin

Le Tableau 1 présente les principaux paramètres œnologiques des trois vins après douze mois de vieillissement. La pression en CO2 et la teneur en éthanol étaient plus élevées dans les vins élaborés selon la méthode traditionnelle, phénomène attribué à l’ajout de sucre au vin de base lors du tirage. L’écart de 4 g/L de sucre lors de la mise en bouteille explique la pression supérieure (+ 1 bar) dans les vins mousseux traditionnels, tandis que l’ajout de 22 g/L de saccharose lors du tirage explique l’augmentation de la teneur finale en éthanol.

Les teneurs en dioxyde de soufre total étaient faibles dans toutes les modalités. Cependant, elles étaient plus élevées dans le vin issu de la méthode traditionnelle que dans celui issu de la méthode ancestrale. En effet, dans la méthode traditionnelle, le vin de base est protégé de l’oxydation pendant la période de stabilisation. À l’inverse, dans le cas de la méthode ancestrale, le CO₂ issu de la première fermentation assure naturellement cette protection, rendant inutile toute stabilisation préalable.

Les écarts d’acidité totale, bien que statistiquement significatifs, s’expliquent par une consommation plus importante d’acide citrique par les levures dans le vin mousseux ancestral. L’acide citrique comprend trois groupes d’acide carboxylique, ce qui implique que sa consommation peut réduire l’acidité. En revanche, les écarts observés pour l’acide L-lactique et l’acide fumarique semblent trop faibles pour influencer significativement l’acidité totale11. La teneur en acide acétique des vins mousseux ancestraux et traditionnels était identique, ce qui pourrait contribuer à l’idée erronée selon laquelle la méthode ancestrale accroîtrait cette teneur.

Fig1
Tableau 1. Paramètres généraux des vins mousseux après douze mois de vieillissement. Les résultats sont exprimés sous forme de moyenne ± écart-type de trois réplicats. Les lettres différentes dans une même ligne indiquent l’existence d’une différence statistique (p < 0,05).

La Figure 1 présente les paramètres de moussabilité des vins. Les résultats indiquent que la méthode de vinification n’a eu aucune incidence sur les paramètres de moussabilité étudiés. Il convient de noter que la hauteur maximale de mousse à 12 mois a été observée pour le lot ancestral à population élevée de levures. Étant donné qu’une population de levures plus importante a été introduite lors de la mise en bouteilles, la fermentation en bouteilles a progressé plus rapidement, favorisant une libération précoce de macromolécules issues des cellules de levures mortes qui agissent comme agents moussants positifs12. Par ailleurs, une tendance à la baisse des paramètres de mousse est observée pour les vins mousseux traditionnels, probablement liée à des niveaux d’éthanol plus élevés.

Fig2
Figure 1. Propriétés de la mousse des vins à six et douze mois de vieillissement. Les résultats sont exprimés sous forme de moyenne ± ET des trois réplicats. HM : hauteur maximale ; HS : hauteur stable. Les lettres différentes indiquent l’existence d’une différence statistique (p < 0,05). La première ligne — lettres majuscules — indique l’influence de la méthode d’élaboration. La deuxième ligne — lettres grecques — indique l’influence du temps de vieillissement.
Enfin, la Figure 2 illustre les résultats de l’analyse sensorielle, où seules trois des caractéristiques évaluées présentent des différences significatives entre les échantillons. L’agressivité du dioxyde de carbone et la taille des bulles se sont avérées plus élevées dans les vins issus de la méthode traditionnelle que dans ceux de la méthode ancestrale. Ces résultats concordent avec d’autres conclusions de la littérature, qui établissent une corrélation entre une pression interne plus faible en COet une taille de bulle réduite. Par conséquent, ces différences ne semblent pas directement imputables à la méthode de vinification13. L’impact du vieillissement, notamment sur les arômes issus de l’autolyse des lies, s’est révélé plus important pour les vins ancestraux. Bien que les différences de notes globales ne soient pas significatives, la plupart des dégustateurs ont attribué une meilleure évaluation globale au vin ancestral à faible population de levures. En revanche, plusieurs dégustateurs ont justifié les notes plus faibles du vin ancestral à forte population de levures par une perception excessive des arômes issus de l’autolyse.
Fig3
Figure 2. Analyse sensorielle des vins mousseux après 12 mois de vieillissement. Les résultats sont exprimés sous forme de moyenne de 15 dégustateurs. Les lettres différentes indiquent l’existence d’une différence statistique (p < 0,05) entre les vins mousseux élaborés selon la méthode traditionnelle et les vins mousseux ancestraux.

Impact de la méthode d’élaboration sur le contrôle et la variabilité du vin mousseux.

Ces résultats permettent de conclure que la méthode ancestrale de production de vins mousseux constitue une alternative pertinente et prometteuse pour l’élaboration de vins mousseux de qualité. Il ressort également que, dans le cas de la méthode ancestrale, une population de levures plus faible lors du processus d’embouteillage pourrait contribuer à un meilleur contrôle de la qualité du produit final. Toutefois, il est essentiel d’appliquer de bonnes pratiques œnologiques et de faire preuve de rigueur tout au long de l’élaboration de vins mousseux ancestraux, afin d’éviter l’apparition de défauts dans les produits.

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